doutes d’écrivain… (un peu d’humour)


Dans mon histoire personnelle, le désir d’écrire est apparu très tôt, vers mes 9 ou 10 ans. J’aimais déjà lire et je dévorais les aventures du Club des cinq ou du Clan des sept et autres roman jeunesse d’Enid Blyton et de la Comtesse de Ségur ! Je vous parle d’une autre époque là !
J’avais envie de recréer moi-même ces univers qui m’enchantaient et je crois que, le désir d’être écrivain, commence le plus souvent ainsi. Mais écrire permet aussi d’exprimer par le biais d’une histoire fictive des sentiments qu’on ne trouve pas d’autre espace où exprimer. Puis très vite, c’est devenu un désir de me retrouver à nouveau dans des mondes où l’extraordinaire, l’aventure merveilleuse et la magie, existaient, car cela manquait à ma vie. J’aimais me perdre (ou me trouver ?) dans ces mondes-là, et je voulais les re-créer. J’ai eu très tôt l’envie de raconter des histoires rocambolesques. J’admire toujours les auteurs-res de ces contes qui se tiennent tout seuls, et qui nous surprennent par la cohérence de leur raison interne.
Car écrire, c’est d’abord lire. Lire, lire et lire encore, beaucoup, dans tous les styles, tous les « genres littéraires » et de tous les horizons et les époques. Les mots, je les ai toujours aimés, ceux d’Isabel Allende, de Marcel Pagnol, d’Emile Ajar (Romain Gary), de Camus, J.L.Borges, Ken Follet, Christiane Rochefort, E.E. Schmitt, Christian Bobin, et bien sûr J.R.R. Tolkien et Terry Pratchett. Ce sont ceux qui me viennent à l’idée spontanément, mais j’en oublie trop.
J’ai eu très jeune le goût de la poésie aussi et je n’ai jamais complètement cessé d’écrire des poèmes. La poésie, ce n’est pas tant une forme d’écrit que cette magie qui est dans le monde et dans la vie. Le poète essaie de la capter, mais elle lui échappe toujours. Alors il recommence. J’aime toujours les mots des poètes. Mais j’admets que durant des années j’ai délaissé la lecture du roman et de la poésie au profit de l’essai (socio, psycho, science et politique). J’ai toujours eu besoin de comprendre le monde et les êtres, de connaître les lois secrètes qui semblent les faire agir. Et puis, à la fin de mes études en Arts et Lettres, la littérature m’avait brisé le cœur et j’avais du mal à la laisser entrer à nouveau chez moi. Mais quand elle est revenue frapper à ma porte, avec insistance, on a fait la paix. Et depuis on ne se quitte plus.
Aussi, après avoir fait mille métiers et détours, le plus important étant celui des métiers d’art (je suis potière de formation et j’aime toujours le contact de la terre dans mes mains), j’ai eu envie de raconter une histoire. Une vraie, qui commencerait presque par les mots « Il était une fois » et suivrait le schéma classique : situation initiale / élément perturbateur / péripéties / revirement-surprise / conclusion (retour au calme). Mais je ne m’en croyais pas capable. Mon fils m’a conseillé : « fait un plan… et commence par la fin, puis remonte le fil de l’histoire». Excellent conseil que je ne saurais que répéter à qui aspire à devenir écrivain.
Un début de récit est apparu dans ma tête, où il a tourné durant une bonne année, avant que je me décide à vraiment l’écrire. De temps en temps je notais des idées, des questions, dans un petit cahier, un de ces cahiers aux belles couvertures, qu’on ouvre comme un trésor riche de promesses.
Je voulais raconter cette histoire d’une bande d’artistes qui se promène dans un monde en déclin. Ils transportent avec eux cette machine à rêver et à s’émerveiller : le cirque. Ils enchantent et font rire les derniers humains, ceux qui vont mourir avec la civilisation. Ils sont un peu poètes et un peu fourbes, un peu guérisseurs et blessés eux-mêmes. Dans leur saga, ils vont traverser le pays des larmes, le pays de la peur et du repli sur soi. Ils vont visiter le pays de l’intransigeance des idées, de la raison de ceux qui sont parfaits, jusqu’à l’horreur. Ils vont connaître le pays des dieux fous, celui que l’on quitte dans l’espoir qu’un ailleurs soit encore possible. Et puis, ils vont trouver le pays de ceux qui luttent avec l’énergie des dépossédés, celui de l’entraide et de la solidarité. Au-delà des montagnes de regrets et de culpabilité ils connaîtront le pardon qui libère.
À l’origine, c’est ma propre éco-anxiété m’a motivée à plonger dans cette histoire. Du reste, je ne suis pas la seule : dans les dernières années, un bon nombre de roman sont habités par ce sentiment de « fin des temps » qui nous opprime. Je n’irais pas jusqu’à parler d’apocalypse, mais d’effondrement de civilisation peut-être, de déclin très certainement. Alors durant les années qui ont précédé l’écriture de «L’Enlèvement de la Reine des Fées » et durant le travail de rédaction, je me questionnais :
Dans un monde qui meurt, de quoi au juste portons-nous le deuil ? Est-ce LE monde, ou UN monde, qui meurt ? Et n’y a-t-il pas un autre monde qui naît, qu’on entend s’agiter dans l’ombre ? Mais lequel est-ce ? Et lequel voulons-nous faire émerger ? Qui en décidera, si nous tous, les vivants, n’en décidons pas ?
Le récit que j’ai créé se passe dans un pays qui ressemble un peu au miens et un peu à d’autres, car je crois que les pays se ressemblent dans le cœur de ceux qui souffrent et aiment et luttent et rient. Cela se passe au temps vanté comme le début d’une modernité pleine de promesses, l’industrialisation, mais que je crois être le temps où le déclin a commencé.
Je ne pouvais pas raconter cette histoire sans parler de la magie, du mystère, de la création. Sans parler de l’amour, de la dépression qui marche avec nous et qui n’est que le visage à l’envers de la joie. Je ne pouvais pas ne pas parler de la fête et du goût des autres, des animaux et des forêts, de la terre. Je ne pouvais pas ne pas parler de nos racines, qui nous insufflent la manière, le langage. Je ne pouvais pas ne pas parler des étoiles qui nous font signe d’allonger les doigts vers elles. Je ne pouvais pas ne pas nommer les fées qui sont toutes ces choses.
Ai-je réussis ? Verra-t-on tout ceci dans mon conte de fées philosophique pour grands enfants ? Je ne sais pas. Ai-je mis la marche trop haute ? Ai-je eu trop d’ambition pour mes capacités intellectuelles ? Ai-je eu trop de maladresse à vouloir trop dire, que je n’aurai réussis qu’à tout effleurer à peine, à peine… C’est parfois si limités, les mots…
« le chemin entre tes mots et le lecteur, tu ne le connais pas. »
– Anaïs Barbeau-Lavalette, autrice.
Peut-être que cela ne fera qu’un livre de plus, dans la bibliothèque des oubliés, sous la poussière et le chiendent, et le lierre qui recouvrira bientôt les vestiges de ce qui fut « nous ».
Peu importe.
Essayons d’écrire pour ceux qui sont encore là, encore vivants. Car comme il est dit sur le seuil de mon roman:
« Si on m’apprenait que la fin du monde est pour demain, je planterais quand-même un pommier.
– Martin L. King